01 mars 2007

Coucou

    Elle attend, un peu à l’écart, adossée à un réverbère. Autour d’elle, ça crie et ça pousse, ça se met sur la pointe des pieds et ça boit de la bière dans des verres en carton (avec une paille). Elle observe la foule impatiente et ses yeux exorbités, qui sont prêts à dévorer n’importe quoi pourvu que la chose soit annoncée à l’avance et capable d’être retransmise sur les ondes en prime time.

    Des hélicoptères surplombent déjà la masse grouillante, on aperçoit au loin la camionnette des secours, au cas où : Il y a toujours dans les parages une bonne femme enceinte à terme qui veut faire sa maligne. Ou un vieillard qui en a vu d’autres. Tout le monde cherche à voir rien du tout. Dans l’attente du spectacle. Aujourd’hui, c’est un type qui a fabriqué son propre planeur, et il a décidé de réaliser sa première envolée sur une estrade construite en longueur, qui s’arrête juste sous l’Arc de Triomphe. Sûr de lui le mec. Tf1 va adorer : l’estrade fait quand même cinq bons mètres en hauteur.

    Elle évite de justesse une glace à la fraise qui cherche sa maman en courant partout. Il fait de plus en plus chaud, mais elle est bien obligée de garder son pull pour le moment. Au début, elle avait souvent le trac, mais après des mois et des mois, elle a appris à être au dessus de ça. A penser à sa paye, uniquement. A ce jeu-là, elle gagne toujours. Les journalistes arrivent enfin, on les reconnaît car ils ont une façon d’observer un peu bizarre. Leur regard, c’est un cadreur en 4 x 3. Qui analyse. Qui spécule, mais jamais à contre-jour.

    Elle se dirige vers eux. Plus haut, le type a fini de hisser son planeur sur l’estrade avec son équipe de guignols. La foule accourt et se presse autour de l’Arc de Triomphe, depuis les hélicoptères ça doit donner l’impression d’une flaque de boue qui coule lentement vers un caniveau.

    Le cinglé fait coucou de la main avant de démarrer son avion, qui fait le bruit d’une tondeuse à gazon. OK. C’est parti. Elle fonce vers le petit tas de journalistes qui commence à mitrailler. Face caméra, mine de rien. Elle ôte son pull, enfin. Oups, le T-shirt vient avec. Faire semblant de ne pas avoir fait exprès. Ohlala la honte. C’est bon, ils ont vu. Il y en a même deux qui se marrent. Derrière elle, on entend un grand cri. Ca venait du mec. On a entendu un petit bruit de tondeuse à gazon, pout, pout, pout, et ensuite il a volé bien verticalement du bout de son estrade vers le sol. Un grand rire se met à monter de la foule, le mec est sûrement mort mais c’est vrai que c’était rigolo, et surtout très con ; c’est ce qu’on pourra lire en filigrane demain, sur un fond quand même un peu démago-mélo, dans tous les journaux du coin.

   Et dans tous les journaux et à la télé, il y aura elle aussi, elle en train d’ôter son pull, le visage et les seins bien découverts, en pleine lumière. Et il n’y aura plus qu’à écrire un courrier avec menace de procès. Dans trois jours, elle aura ses chèques de dédommagement, ou de droit à l’utilisation de son image pour les quinze prochaines émissions des Enfants de la télé. Elle s’allume une cigarette et consulte son agenda. Demain, à Berlin, un type va escalader une des tours de la Potsdamer Platz sans lien de protection. Il est temps d’appeler un taxi.

09 février 2007

J'ai perdu ma peau

Un peu chaque jour peut-être, par petits lambeaux, translucides, flous. En fines gouttelettes tièdes, chaque matin. Rosée sur mes bras, dans la bouche. Chaque matin, un peu plus de lumière sous les draps, entre les morceaux de chair. J’ai perdu ma peau. L’auriez-vous vue ? Elle est assez pâle, un peu étroite, un peu de traviole, une peau d’adolescente.

Avec des grains de beauté.

Vous pouvez toucher, vous pouvez la garder. Découpez-la en petits carrés, à glisser dans une poche, au cas où il y aurait une larme ou deux à retenir discrètement (ça peut encore arriver). Dehors, les gens me dévisagent. Volent mon visage (rires). Le vent paraît plus doux, coup de chaleur, il y a une lueur dans l’air frais ; J’ai perdu mes yeux. Des yeux bleux, un peu noirs, un peu anxieux, vous savez ? gardez-les. Je suis le vent, il me suit, je suis moi. Nous volons, vous volez, A, B, C, D. Déplumez-moi, piquez mes crises. Mon sang met du mauve dans le ciel. 1, 2, 3, je me fiche de moi. Juste un peu de poudre aux joues, un amour, et la vie. Pourquoi, en vrai, de longues fleurs blanches ne pousseraient-elles pas sur tous les murs de la ville ? C’est possible, techniquement parlant. Imaginez…Votez! Prenez tout, allez-y. Prenez mes cheveux, mes petites morts, mes peurs crasseuses. Et raclez bien le fond. Il y a juste mon âme que je voudrais sauver.

( But if the rain must fall / If I lose it all / If the world comes down and takes my soul / if the sky turns black / And there’s no no way back / It wont matter much to me / If I had you / All I need is your love / That’s all I need / All I need is your love. James Morrison.)

16 novembre 2006

(Sur le trottoir)

     (Sur le trottoir) juste en face de chez moi, (deux hommes) en jean sont en train de monter une scène. Le premier porte un sweat marine avec des rayures blanches sur le côté et un jean et des basquets, le second aussi. Il y a du soleil et des touristes (contemplent) une façade moche, sûrement des anglais. Je suis obligée (d’écarter) les rideaux pour voir ça. Hier je parlais d’indifférence, aujourd’hui j’en ai toujours autant rien à (foutre). Les nuits continuent de (s’allonger), longues et froides comme une frange de chinoise. La Chine. Il reste bien quelques souvenirs, sensation de (chaleur) et d’étouffement, mais qui ressemblent de plus en plus à une gorgée de thé trop vite (avalée). Les types dehors retroussent leurs (manches), c’est normal, ils (bougent sans arrêt). J’ai envie de partir. (Prendre) le premier train et venir te rejoindre, faire la surprise. Comme ça. Mais il y a des obligations, un travail, des prix à (payer).

Il faudrait juste, de temps en temps, que je songe à cesser de faire la pute avec le quotidien.

07 septembre 2006

La rentrée

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     J’ai six ans et demi, et aujourd’hui c’est la rentrée. Je vais au CP. Je finis de me brosser les dents pendant que ma sœur crie parce qu’elle vient de se réveiller. Elle va pas à l’école, elle a que un an, t’es nul, toi. J’l’ aime pas, celle-là, elle m’énerve. J’aime pas trop me brosser les dents non plus, le goût du dentifrice à la mandarine, ça va pas bien avec le chocolat aux miel pops. Après maman elle m’appelle, c’est l’heure, ahlala tu t’es mis du dentifrice partout, va mettre tes bottes, Patrick elles sont où les clés de la bagnole ?

     Dans la R21 toute neuve, y a Dutronc qui n’a pas sommeil à Paris et j’ai gardé mon cartable, pasque il est tout neuf et sur les bretelles y a des bandes phosto… photpho… qui brillent la nuit. Je demande à maman à quel âge on devient grand, et elle dit « dix-huit ans ». Ouaaah… C’est dans longtemps… quand j’aurai dix-huit ans je serai trop grande, ce sera l’an 2000, y aura des fusées et on ira à l’école dans une voiture volante, comme dans Mickey magazine avec Géo Trouvetou…

     A l’entrée de l’école il y a plein d’enfants sous le préau, et y en a qui pleurent, ils sont nuls ceux-là, et y a même ma pire ennemie de la maternelle, Virginia, et en plus elle a une couette avec le même élastique que moi ! Et y en a un, chuis sûre c’est un méchant, il a une boucle d’oreille comme les punks dans Balavoine. Après, ça va très vite, y a une dame qui arrive, et c’est la directrice, elle a l’air sévère et elle a du rouge à lèvres sur les dents, et on doit se taire et se mettre en rangs par deux. Je donne la main à Virginia parce que quand même on a le même élastique alors on a dit qu’on était copines… Maman me fait des bisous avec les mains en rigolant avec la maman de Virginia, mais je fais semblant de pas avoir vu à cause des grands qui se moquent de nous, mais moi je sais déjà lire « pamplemousse » et pis Isa elle m’a appris que zéro fois un ça fait pas un mais ça fait zéro alors j’men fous.

Devant moi y a un garçon et il a des yeux verts et il s’appelle Gaëtan. Il me dit :

«  hé, hé, hé, hé, hé !!! »

- quoi ?

- Tu me donnes la main ?

- Ah… ben j’peux pas chuis d’jà avec ma copine…

- Steuplaiiit…

- Mais j’peux pas y a la maîtresse…» 

     Pendant qu’on marche vers la classe, il se retourne plein de fois pour me regarder, et il fait un pli entre ses deux sourcils et ça m’impressionne beaucoup.

     Le soir, Gaëtan vient chez moi pour prendre le goûter (on a pris grave la tête à nos mamans pendant vingt minutes à la sortie de la classe). Après les Prosper (j’aime bien les Prosper parce que le jour de mon anniversaire c’est la Saint Prosper) Maman nous dit : Allez, zou, dehors, et vous rentrez avant qu’il fasse nuit. En marchant, on joue à que je s’rais une princesse et que Gaëtan ce serait un cow-boy et il m’enlèverait sur son tapis magique, mais on a pas de vélo alors pour faire le tapis c’est nul. Je veux lui montrer la cabane qu’on a fait sur la colline avec Isa et Mathilde, mais il fait presque nuit, alors je lui prend le bras comme dans la petite sirène, et je joue à que j’ai trop peur des loups, et lui il me protège et tout, et après on court super vite vers l’immeuble à cause d’un bruit bizarre. A un moment, on s’arrête, et Gaëtan il me prend par les épaules, il me tient fort et il est tout essoufflé et il crie : « ferme les yeux ! », il me fait un peu peur, il a un regard comme s’il était triste et énervé à la fois, avec le pli entre les deux sourcils, mais je ferme les yeux et là il m’embrasse sur la bouche tout vite, et ça fait vachement mal parce qu’il a pris de l’élan, et il dit « je t’aime. »

Après, l’école, ça ne m’a plus trop dérangée d’y aller.

02 septembre 2006

Ce matin sous mes fenêtres

« Oh des cuisses de dinde ! des cailles, des lapins ! Bonjour madame. Ah non, je n’en ai pas de plus petite. Deux euros cinquante, s’il vous plait. Voilà, merci monsieur ! Eh oui, on est pas les meilleurs, mais on n’est pas les plus mauvais ! Ha ha ! Passez une bonne journée, monsieur. Des pommes de terre ? Ca ne vous plaît pas. Des pommes de terre ? Voilà. C’est moi qui vous remercie. Messieurs-dames… Des  haricots verts. Heu… Maman, c’est lui qui a commencé ! On arrive tout de suite, messieurs-dames. Henri, tu sers la dame, s’il te plait ? Allons-y ! des haricots verts, monsieur ? OH RACHID !!! voilà, monsieur, ce sera tout ? Alors de la monnaie. Cécile ! des pièces d’un euro, t’en as, toi ? Vous voulez de la sauce ? De la sauce, madame ! De la sauuuce !! Oui ? Ah oui, le temps se couvre ! Ha ha ! Merci monsieur, au revoir ! Faut les plonger dans l’eau bouillante. Vous n’auriez pas soixante-dix centimes à tout hasard. RACHID !!! Dix minutes, et c’est bon.  Quelques pommes de terre. RACHID !!! Fait passer au voisin... Ca fait quatorze quatre-vingt, s’il vous plait. Eh faut les donner au monsieur, les patates ! Monsieur, on s’occupe de vous. Voilà voilà. Vous voulez un petit peu de sauce ? Une caille, une ! Cinq cinquante, s’il vous plait. Merci bien, madame ! Au revoir, madame. Monsieur ? »

 

Ca fait du bien de réentendre la France.

 

14 mai 2006

Ma première interview

 
 « Tu as quel âge ?

- deux aaanns !

- et ton papa il fait quoi ?

- il kravaille à la samacie (pharmacie n.d.t.)

- combien tu pèses ?

- deux kilomètres. 

- et avec qui tu étais au restaurant aujourd’hui ?

- Goma.

- Avec qui ?

(silence inquiet, amusé, déconcerté, intrigué, déçu)

- Goma. »

                                                        

Aujourd’hui encore, j’ignore qui est cette personne.

11 mai 2006

Pourquoi je veux rencontrer Frédéric B.

Cher XXL,

Suite à votre opinion concernant ma volonté à vos yeux quasiment sans intérêt voire débile de vouloir rencontrer Frédéric B. je me permets, par la présente et non pas selon l’article 58b du code de la route, de répondre de manière honnête sans toutefois omettre le fait que ceci est un blog représentant le défouloir de mon quotidien idéalistico-névrotique. Je vous prie d’agréer toutes mes excuses, Liane.

 

Pourquoi ?

 

Parce que à chaque fois que lis un de ses bouquins, je me dis: putain mais c'est exactement moi, c'est ce que je pense, constate, écoute, écris, dis, fais, vis. et ça m'énerve, de me faire pénétrer le cerveau comme ça à mon insu, même quand je veux dormir, c'est pas possible, bordel!

Contre cet acte de viol intellectuel presque gratuit ( 99 f.- et encore, je l’ai acheté en version poche à 6 €), je souhaiterais protester. Je suis une victime de ma génération et de ses auteurs dont Mr B. est le vice-président (Bret E. E. étant le PDG incontesté, mais ne citons pas de marques au fer rouge). Face à Mr B., je ne peux pas me débattre. Totalement soumise. Ses mots s’allongent sur les miens, ses idées me lient les poignets, son style me baise la tête, et j’aime ça, je dois avoir un côté maso, c’est pas possible autrement. Des fois ça dure même toute la nuit. Bref, j’estime que c’est la moindre des choses, quand on vit une expérience pareille, d’en informer l’intéressé, si possible les yeux dans les yeux autour d’une tasse de café (ou de rhum coca, selon la taille de la tasse).

Et le jour où j’en aurai l’occasion, le jour où il m’appellera pour me voir enfin, je n’irai pas, évidemment.

Trop la trouille.