07 septembre 2006

La rentrée

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     J’ai six ans et demi, et aujourd’hui c’est la rentrée. Je vais au CP. Je finis de me brosser les dents pendant que ma sœur crie parce qu’elle vient de se réveiller. Elle va pas à l’école, elle a que un an, t’es nul, toi. J’l’ aime pas, celle-là, elle m’énerve. J’aime pas trop me brosser les dents non plus, le goût du dentifrice à la mandarine, ça va pas bien avec le chocolat aux miel pops. Après maman elle m’appelle, c’est l’heure, ahlala tu t’es mis du dentifrice partout, va mettre tes bottes, Patrick elles sont où les clés de la bagnole ?

     Dans la R21 toute neuve, y a Dutronc qui n’a pas sommeil à Paris et j’ai gardé mon cartable, pasque il est tout neuf et sur les bretelles y a des bandes phosto… photpho… qui brillent la nuit. Je demande à maman à quel âge on devient grand, et elle dit « dix-huit ans ». Ouaaah… C’est dans longtemps… quand j’aurai dix-huit ans je serai trop grande, ce sera l’an 2000, y aura des fusées et on ira à l’école dans une voiture volante, comme dans Mickey magazine avec Géo Trouvetou…

     A l’entrée de l’école il y a plein d’enfants sous le préau, et y en a qui pleurent, ils sont nuls ceux-là, et y a même ma pire ennemie de la maternelle, Virginia, et en plus elle a une couette avec le même élastique que moi ! Et y en a un, chuis sûre c’est un méchant, il a une boucle d’oreille comme les punks dans Balavoine. Après, ça va très vite, y a une dame qui arrive, et c’est la directrice, elle a l’air sévère et elle a du rouge à lèvres sur les dents, et on doit se taire et se mettre en rangs par deux. Je donne la main à Virginia parce que quand même on a le même élastique alors on a dit qu’on était copines… Maman me fait des bisous avec les mains en rigolant avec la maman de Virginia, mais je fais semblant de pas avoir vu à cause des grands qui se moquent de nous, mais moi je sais déjà lire « pamplemousse » et pis Isa elle m’a appris que zéro fois un ça fait pas un mais ça fait zéro alors j’men fous.

Devant moi y a un garçon et il a des yeux verts et il s’appelle Gaëtan. Il me dit :

«  hé, hé, hé, hé, hé !!! »

- quoi ?

- Tu me donnes la main ?

- Ah… ben j’peux pas chuis d’jà avec ma copine…

- Steuplaiiit…

- Mais j’peux pas y a la maîtresse…» 

     Pendant qu’on marche vers la classe, il se retourne plein de fois pour me regarder, et il fait un pli entre ses deux sourcils et ça m’impressionne beaucoup.

     Le soir, Gaëtan vient chez moi pour prendre le goûter (on a pris grave la tête à nos mamans pendant vingt minutes à la sortie de la classe). Après les Prosper (j’aime bien les Prosper parce que le jour de mon anniversaire c’est la Saint Prosper) Maman nous dit : Allez, zou, dehors, et vous rentrez avant qu’il fasse nuit. En marchant, on joue à que je s’rais une princesse et que Gaëtan ce serait un cow-boy et il m’enlèverait sur son tapis magique, mais on a pas de vélo alors pour faire le tapis c’est nul. Je veux lui montrer la cabane qu’on a fait sur la colline avec Isa et Mathilde, mais il fait presque nuit, alors je lui prend le bras comme dans la petite sirène, et je joue à que j’ai trop peur des loups, et lui il me protège et tout, et après on court super vite vers l’immeuble à cause d’un bruit bizarre. A un moment, on s’arrête, et Gaëtan il me prend par les épaules, il me tient fort et il est tout essoufflé et il crie : « ferme les yeux ! », il me fait un peu peur, il a un regard comme s’il était triste et énervé à la fois, avec le pli entre les deux sourcils, mais je ferme les yeux et là il m’embrasse sur la bouche tout vite, et ça fait vachement mal parce qu’il a pris de l’élan, et il dit « je t’aime. »

Après, l’école, ça ne m’a plus trop dérangée d’y aller.

06 septembre 2006

China Glamorama

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           Nous avons du mal à trouver un taxi. Ma fatigue confère aux chinois une laideur exceptionnelle, et je ne suis pas tout-à-fait décidée à poser mon cul délicatement parfumé sur une de ces banquettes en simili-cuir quotidiennement encrassées par des litres de sueur cantonaise nauséabonde. Je décide donc de rester debout sur le trottoir à fumer des clopes avec E. Tout comme moi, E. porte un polo Lacoste et des lunettes Dior et un sac Burberry et le parfum assorti, et près d’une mare d’eau croupie qui refuse de s’évaporer dans l’air infâme et poisseux le lépreux continue de se traîner sur son cageot à roulettes. Je ne lui donne rien. Il me répugne trop, et de toute façon je n’ai plus que cinq ou six billets de cent, à peine de quoi boire dix ou douze verres au China Hotel ce soir, en tout cas pas assez pour oublier ce que je fous ici. E. me dit quelque chose à propos du dernier téléphone portable de J. que je ne comprends pas, parce que je viens de remarquer quatre paillettes sur mon Jean D&G, et cela est parfaitement inadmissible car tout le monde sait ici que les paillettes sont totalement has-been et je frotte pour savoir si ces paillettes sont réellement incrustées ou s’il s’agit juste d’une erreur. Je demande l’heure à E., et j’imagine qu’elle doit être vaguement agacée que je lui pose toujours la même question, car nous ne sommes jamais certaines de lire une heure cohérente où que nous allions. Comme nous pensons être en retard, nous finissons par décider de trouver une voiture. Le chauffeur possède un énorme grain de beauté incrusté de poils monstrueux dont le plus court atteint la longueur de mon petit doigt, et ce lien que je parviens à faire entre ma propre anatomie et la sienne me donne envie de vomir. E. continue de me parler mais par la vitre arrière je vois le lépreux qui rapetisse, et je me mets à songer à cette image qui ressemble à sa vie de merde, dans quelques jours je serai très loin, et ce type sera toujours là, pendant des années peut-être, à se traîner comme une loque sur son cageot miteux, avec son sang putréfié qui rongera ses membres petit à petit, jusqu’à ce qu’il crève seul dans d’ extrêmes souffrances, et cette fois je vomis vraiment par la fenêtre tandis que nous dépassons des bus bondés par la droite, ce qui fait rire E., et cela est passablement fatiguant car nous savons toutes les deux que lorsque nous rions, c’est uniquement pour tenter d’oublier l’atrocité odorante dans laquelle nous vivons depuis je ne sais combien de temps. Je suis lasse, très lasse. Nous arrivons devant le China, où J. et R. nous attendent, entourés de quelques putes suffisamment bandantes et intéressées pour mimer l’innocence la plus perverse, pour le plus grand plaisir de R. que je ne parviens décidément pas à encadrer. J. sourit béatement en nous montrant ses nouvelles pompes marron, les mêmes que celles de A. et je vois un pauvre chien estropié qui clopine un peu plus loin et je tente de faire un jeu de mot mais personne ne semble l’avoir remarqué et E. s’exclame que jamais il ne sera question d’un quelconque arrangement avec cette traînée de S. et tout le monde consulte son téléphone portable en faisant semblant d’avoir des nouveaux messages. Mais, j’imagine que nous sommes seuls. Nous entrons.