24 octobre 2006
On pourrait partir à la mer
Ca te dit rien, cette phrase ? Le nombre de fois qu’elle a été répétée par n’importe qui, toujours plus ou moins sur les mêmes tons, celui du rêve et de l’espoir, ceux de l’ennui, de la dernière faveur, de la conscience d’un échec. De la dernière tentative. Et maintenant, c’est elle qui s’y met. Elle m’a sorti ça comme ça, l’autre jour, comme si ça ne comptait pas. Mais je la connais. Je sais précisément ce qu’elle avait dans la tête quand elle me l’a dit :
« J’aimerais qu’on parte tous les deux à la mer. Parce que la mer pour moi, ça veut dire fuite, choix, existence. Parce que la mer est une métaphore. Je voudrais qu’on parte ensemble vers la Liberté ; qu’on marche chaque jour pieds nus dans le Réel, et qu’ ensuite on s’étende, humides, sur des Instants colorés. Nous ferons exactement les mêmes choses qu’ici, mais en vrai. On n’ira pas acheter du pain en parlant du dernier film de Gondry et est-ce que oui ou non tu va finir par regarder un Keaton avec moi. On ira acheter du pain en flairant les odeurs du marché, en photographiant des coloquintes et des vieux joliment chapeautés, en commentant ce qui se passe devant nos yeux. Juste là, oui. Devant nous. On n’emmènera pas de livres. Se réfugier dans la tête d’un autre serait trop tentant. Je veux t’emmener avec moi, parce que je veux qu’on vive un peu en vrai. Qu’on tente de faire ça. Tous les deux. »
Du coup, j’ai dit oui. Et maintenant, on est en octobre et sur une autoroute. J’en ai marre d’avoir peur de devenir fou. Quand je lui demande si on suit bien le chemin sur la carte, elle me répond : Est-ce que tu te sens plus toi-même depuis tout à l’heure ? Si c’est oui, alors on est sur la bonne route. Elle rigole, mais elle a raison. Peut-être.
Vivre un peu en vrai : j’ai encore du mal à comprendre ces mots. Qu’est-ce qu’on va faire là-bas, exactement ? Rien ? mais ne rien faire, ce n’est pas vivre… Si ? Entends-tu par là qu’un retraité, un chômeur ou un paralysé de la tête aux pieds est plus vivant que nous ?... Mais eux, enfin des fois, ils souffrent, d’être toujours coincés dans le présent, sans pouvoir y échapper…
Une M3 nous dépasse à toute vitesse, dans l’indifférence générale. Il y a un hérisson écrasé sur le bas-côté. Elle me regarde du coin de l’œil.
Justement.
Nous, on est heureux, d’une façon générale… On peut avoir cette chance de vivre dans le présent sans en souffrir. T’as peur de quoi ? de te retrouver face à l’homme que tu es ? Tu t’aimes donc si peu ? Apprend à accepter tes manques, tes erreurs. Cela fait partie de toi, aussi. Et j’aime tous ces bleus qui fabriquent tes yeux. N’essaie plus de convoiter la perfection. Je ne veux pas m’ennuyer avec toi. Faire ce que tu as envie, sans chercher à savoir si c’est bien ou mal, c’est ça que j’appelle vivre en vrai. Se détacher du regard de l’Autre, du regard de la mère, en définitive. Ce sont nos mères qui nous ont appris la différence entre le bien et le mal, non ? Et si il existait une autre vérité ? La nôtre ?
N’as-tu pas envie de transgresser les règles, de temps en temps ? Est-il vraiment inconcevable de manger du gâteau au chocolat AVANT les macaronis ?
Cette fille est folle. Elle pose sa main sur ma cuisse et je l’aime. Elle a mis la robe que je lui ai offert l’autre jour, avec une écharpe pas du tout assortie « au cas où j’ai froid ». Complètement illogique.
- Tu veux pas qu’on tue des gens ?
- Arrête, j’ai déjà peur de devenir psychopathe.
- Mouais, de toute façon tu n’oserais pas.
Au loin, on aperçoit déjà un morceau de bleu. Il n’y a aucune frontière : c’est bien connu. Ce qu’on a cherché, c’était simplement un modèle, ou une amnésie qui nous aurait rendus libres. Mais tout cela est impossible, c’est pour cela qu’elle vit dans un rêve. C’est pour cela qu’elle veut jouer tout le temps. L’avenir doit être un truc théâtral avec beaucoup de couleurs et d’émotions, sinon elle ne tiendra pas le coup, je le sais. Il y a tellement de gens qui n’ont pas appris à s’émerveiller, qui se laissent aller à devenir adultes. Je pense que nous résisterons à ça.
16:25 Publié dans Je pars | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : littérature
Commentaires
C’est toi qui as écrit ça, Liane ?
Ecrit par : xxl | 24 octobre 2006
Je mettrai bien du Johnny Cash à fond dans ma voiture décapotable, une blonde toute en foulard et lunettes noires à mes côtés, les cheveux aux vent, vers cet ailleurs que tu décris.
"Je ne parlerai pas, je ne penserai rien, mais l'amour infini me montera dans l'âme, et j'irai loin très loin, comme un bohémien, par la nature, heureux, comme avec une femme.".
Ecrit par : Corgan | 24 octobre 2006
xxl: oui, j'avais envie de changer de peau...
Corgan: je connais pas mais ça m'a l'air... ressemblant.
Ecrit par : Liane | 29 octobre 2006
T’as surtout changé de sexe (mais c’est vraiment bien) (le texte)
Ecrit par : xxl | 29 octobre 2006
Pense quand même à mettre une laine, le temps s'est rafraichi
Ecrit par : Benrouf | 06 novembre 2006
Dis Liane, tu vas revenir de la mer???
Et continuer à écrire??? S'il te plaît?
Ecrit par : l'Amazone | 08 novembre 2006
Oui, oui, j'arrive! dès que j'ai le temps...
Ecrit par : Liane | 10 novembre 2006
C'est Arthur Rimbaud pour l'info...
Ecrit par : Corgan | 12 novembre 2006
aaaaah c'est pour ça...
Ecrit par : eros | 15 novembre 2006
Amnésie. Amenez-y vos afftres et oubliez les dans cet ailleurs. Bon voyage intérieur.
Ecrit par : Nicolas | 11 mars 2007
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